Quel développement durable pour l’Afrique du Sud ?

Note de la Transnat’
par Ludovic Mollier* et Agnès Joignerez**


Croissance au ralenti, inégalités record, stress environnemental majeur : le modèle économique sud-africain, excessivement minier et carboné, est en train de toucher ses limites. Cette note décrit les grands enjeux politiques de l’Afrique du Sud aujourd’hui et brosse les perspectives d’une action écologique dans et en lien avec ce pays.

L’année 2014 marque vingt ans de démocratie dans la « Nouvelle Afrique du Sud », après la chute du régime de l’apartheid et l’élection de Nelson Mandela, décédé le 5 décembre 2013 à 95 ans. L’année 2014 est ainsi empreinte de son absence, et au-delà des frontières sud-africaines, c’est l’humanité entière qui en a porté le deuil. Souvent dépeinte comme un modèle sur le continent africain, la démocratie sud-africaine est le fruit d’une histoire particulière qui a donné vie à une constitution très progressiste, un système judiciaire indépendant, une presse libre et un environnement politique stable. Depuis 1994, les élections ont lieu tous les cinq ans et l’Afrique du Sud a eu quatre présidents (Nelson Mandela, Thabo Mbeki, Kgalema Motlanthe et Jacob Zuma), sous la houlette du parti dominant, l’African National Congress (ANC)[1]. Le 7 mai dernier ont eu lieu les 5es élections législatives nationales[2] et les élections provinciales, scrutin test pour l’ANC et ses alliés gouvernementaux. Des allégations de corruption et un mécontentement croissant ont en effet marqué le mandat de Jacob Zuma.

 

Un géant économique africain en perte de vitesse

Selon la Banque Mondiale, l’Afrique du Sud occupait en 2012 la 28e place mondiale avec un PIB de 384,3 Mds[3] de dollars (soit ¼ du PIB de l’Afrique et plus des 2/3 du PIB de l’Afrique australe). Même si le PIB/habitant de l’Afrique du Sud se maintient au premier rang sur le continent, le pays perd son avance face à des pays tels que le Nigeria, l’Angola, le Mozambique, le Tchad ou la Guinée équatoriale. Bien que le pays soit membre du club des BRICS, sa croissance économique sur la dernière décennie 2000-2010 est restée sous la barre des 2%, alors que les autres pays africains[4] progressaient en moyenne de 5 à 6 %. Ainsi, le Nigeria est officiellement devenu en 2014 la plus grosse économie du continent, avec un PIB de 509,9 Mds de dollars et une croissance annuelle de 6,4%.

La structure de l’économie sud-africaine se caractérise, comme dans de nombreux pays africains, par l’importance du secteur minier. Ce secteur s’est développé à travers la mise en place d’une véritable politique industrielle planifiée sous l’apartheid. L’Afrique du Sud reste le principal producteur africain de la quasi-totalité des produits miniers et des métaux[5] –  à l’exception des diamants, de l’uranium, du cuivre et du cobalt, des phosphates et du fer[6]. Trois quarts de cette production sont exportés. Ce secteur, ainsi que l’ensemble des activités qui lui sont liées, représentent 20 % du PIB[7] et 40% de ces exportations sont aujourd’hui destinées à la Chine.

Contrairement à la plupart des pays africains, l’économie sud-africaine se caractérise également par la diversité de ses secteurs et par l’exportation de produits à valeur ajoutée[8]. Le secteur agricole contribuait en 1951 à 16,6 % du PIB mais a décliné de façon continue pour n’en représenter en 2012 que 2,5 %[9]. De façon moins significative, le secteur minier a également décliné passant, au cours de la même période, de 12,1 % à 9,3 % du PIB. L’Afrique du sud a su très tôt développer un appareil industriel performant qui en 2012 représente encore près de 20 % de la richesse produite. Enfin, depuis la fin de l’apartheid, l’économie nationale s’est largement tertiarisée. Tiré vers le haut par les activités de la bourse de Johannesburg[10] et un secteur financier représentant plus de 21,5 % du PIB national, le secteur tertiaire pèse près de 70 % du PIB. Une telle répartition économique reste une exception en Afrique où les plans d’ajustements structurels du FMI ou de la Banque mondiale ont limité le développement des secteurs secondaire et tertiaire.

La sortie de l’apartheid fut marquée par un revirement étonnant de l’ANC dans la formulation de la politique économique du pays. L’ANC, allié historique du parti communiste sud-africain et de la plus grande confédération syndicale du pays (Congress of South African Trade Unions ou Cosatu), fut dès sa création et jusqu’au début des années 1990 en faveur d’un programme socialiste ambitieux : redistribution des terres, nationalisation  à grande échelle, construction d’un million de maisons, accès à l’éducation, à la santé, à l’eau potable et à l’assainissement pour tous.

Après son accession au pouvoir en mai 1994, l’ANC a revu son ambitieuse politique sociale et amorcé un tournant de rigueur, tant la situation économique héritée du Parti National de l’apartheid était mauvaise. En juin 1996, Trevor Manuel, alors ministre des Finances, annonça la mise en place d’une politique macroéconomique calquée sur le consensus de Washington et le modèle néolibéral[11] (Growth, Employment, and Redistribution- GEAR) : croissance tirée par les exportations, privatisations déguisées sous le terme de « restructuration des actifs de l’Etat », discipline fiscale stricte et taux de change souples. Malgré quelques réformes macroéconomiques et des programmes de développement successifs qui limitent les privatisations et favorisent des politiques sociales, la politique économique du pays reste axée en plusieurs points sur le modèle de GEAR.

Photo Ludovic Mollier

 

Une société fortement inégalitaire et violente malgré la fin de la ségrégation raciale

La fin de l’apartheid a marqué la fin d’une ségrégation raciale établie depuis plus de 350 ans ; il serait naïf de croire que l’héritage d’un tel système politique puisse s’effacer du jour au lendemain. Il est toutefois important de noter les nombreuses et grandes réussites accomplies lors de la transition démocratique et multiculturelle, transition communément décrite comme le miracle de la nation arc-en-ciel. Basée sur l’une des constitutions démocratiques les plus progressistes au monde, la nouvelle Afrique du Sud a fait table rase de toutes les lois racistes de l’ancien régime, a garanti la liberté de la presse et les droits des minorités, aboli la peine de mort et assuré la liberté d’orientation sexuelle. Elle a surtout su éviter un bain de sang, pourtant largement prédit à l’époque comme le destin inévitable de ce pays. Vingt ans après le miracle et l’euphorie d’une première élection démocratique, l’Afrique du Sud fait face à de dures réalités sociales, à commencer par l’accentuation du fossé entre riches et pauvres.

L’indice de Gini indique que l’Afrique du Sud est le 4e pays le plus inégalitaire au monde[12] avec une répartition des revenus qui s’est creusée de 1996 (60) à 2013 (63)[13] . Le chômage oscille entre 25 et 30 %, et s’élève à plus de 50 %[14] chez les jeunes. Le revenu médian, pour ceux qui ont la chance d’avoir un emploi, est d’environ 2 800 rands/mois (200 euros)[15]. En 2012, plus de 18,5 millions de Sud-Africains (36 % de la population) vivent en-dessous du seuil de pauvreté fixé à 1.450 rands (environ 150 euros/mois). Le revenu annuel moyen d’un foyer blanc est six fois supérieur à celui d’un foyer noir ; 3,6 fois supérieur à celui d’un foyer métis et 1,5 fois supérieur à celui d’un foyer indien. La société sud-africaine est souvent présentée en deux économies ; une développée où la nation arc-en-ciel s’épanouit, et une du « tiers-monde » à majorité noire, où le secteur informel prédomine. L’ANC a mis en place une politique de discrimination positive (Black Economic Empowerment) à la sortie de l’apartheid qui a permis l’émergence d’une classe moyenne et d’une élite noire dès les années 1990, mais cette forme d’ascenseur social semble être en panne et est maintenant décrié comme un instrument gouvernemental entaché de népotisme. Les affaires de corruption sous le gouvernement de Jacob Zuma font de façon récurrente la une de l’actualité[16]. Les aides sociales mises en place par le gouvernement restent limitées aux allocations pour les familles et les personnes âgées ; ces aides représentent néanmoins l’unique source de revenu pour près de 50 % des plus pauvres[17]. D’autres catégories comme les adultes sans emploi en âge de travailler restent en marge du système social. L’idée d’un revenu minimum de base universel (introduite en 1998) est restée dans les tiroirs d’un gouvernement qui envisage le travail salarié comme pierre angulaire de l’insertion sociale.

Cette société inégalitaire est également l’une des plus violentes au monde ; entre mi-2012 et mi 2013, on dénombre plus de 16 000 meurtres, ce qui équivaut à plus de 31 meurtres pour 100 000 habitants[18]. Cette violence qui a des causes historiques (colonisation, guerres inter-ethniques, guerre anglo-boer, lutte armée contre l’apartheid et répression massive d’un Etat raciste) a plusieurs visages : vols à main armée ; réseaux de drogue qui ont prospéré librement dès les années 1980 lorsque le gouvernement concentrait ses forces sur la lutte contre le terrorisme politique ; viols[19]

Une nouvelle forme de racisme est également apparue au sein de la nation arc-en-ciel ; le pays est marqué par de violentes attaques xénophobes contre les immigrés, originaires pour la plupart des pays proches tels le Zimbabwe, le Mozambique et la RDC. Des vagues de violence xénophobe, initiées dans certains townships, ont fait près de soixante-cinq morts et des centaines de blessés en 2008 ; violence ayant repris de l’ampleur après la coupe du monde de football en 2010. Les réfugiés africains intensifieraient davantage la concurrence dans une économie où les opportunités d’embauche sont très maigres. Bouc-émissaires d’une économie défaillante, ils sont des proies faciles pour la masse de Sud-Africains sans emploi vivant dans la pauvreté.

La constitution sud-africaine donne une place prédominante aux droits de l’Homme (désignés dans son préambule comme base fondamentale sur laquelle s’établit la société) et stipule, entre autres, le droit pour tout Sud-Africain à l’égalité, au logement, à la santé et à l’éducation. Ces droits restent pourtant fictifs pour une grande partie de la population. De nombreux townships subissent un afflux massif de population et les conditions de vie y restent très précaires[20]. La qualité des prestations du service public (eau, assainissement, logement, électricité, etc.), plus particulièrement en faveur des pauvres et des défavorisés, est un sujet sensible.

La situation de l’éducation est extrêmement préoccupante pour l’avenir du pays avec plus de 50 % des jeunes ne parvenant pas à la terminale. Mauvaise administration, corruption mais aussi héritage d’un passé ségrégationniste, le système éducatif actuel ne permet pas à une majorité de la population d’intégrer le marché du travail. Bien qu’une part conséquente du budget national lui soit consacrée (20,7 %, soit 6,4 % du PIB), l’éducation sud-africaine reste d’après les données internationales l’une des moins performantes au monde[21].

En conséquence, un nombre croissant de Sud-Africains sont mécontents du manque de progrès apporté par la démocratie. Entre 2009 et 2012, le pays a connu en moyenne trois émeutes par jour, principalement contre les mauvaises prestations des services publics[22]. Le pouvoir en place et les grandes sociétés font aussi face à des revendications salariales et des grèves importantes, en particulier dans le secteur minier. En 2012, à Marikana, une manifestation a dégénéré, lorsque la police a tiré à balles réelles et tué 34 mineurs dans des conditions qui restent troubles. Cette ville a également connu au premier semestre 2014 la grève la plus longue du pays depuis 1994. Enfin, les habitants des townships se sentent oubliés et le chômage des jeunes y rend la situation explosive.

Photo Ludovic Mollier

 

L’hégémonie de l’ANC contestée par une nouvelle offre politique

Ancien parti galvanisé par un passé glorieux de lutte contre l’apartheid, l’ANC domine la scène politique depuis les premières élections de 1994 et l’opposition a du mal à se faire entendre. Malgré un système électoral favorisant le pluralisme politique et treize partis représentés au Parlement, depuis 1999, l’ANC obtient la majorité des deux tiers et l’ensemble des neuf provinces du pays, à l’exception de la Province du Cap-Occidental conquise en 2009 par le DA (Democratic Alliance). Avec 62,2% des voix obtenues lors des élections du 7 mai dernier, l’ANC n’a plus la majorité des deux-tiers au sein du parlement sud-africain, mais assure sa prépondérance avec 249 députés sur 400.

Fort de ses 89 parlementaires, le DA continue sa progression avec 22,2 % de votes comparé à 16.2 % en 2009 et se présente comme le principal parti d’opposition. Toutefois, son électorat reste jusqu’à présent majoritairement métis et blanc, ce qui limite considérablement sa portée politique[23].

Les autres forces politiques pouvant faire contrepoids à l’hégémonie de l’ANC sont partie-prenantes du gouvernement depuis 1994. Composée de l’ANC, du Cosatu (la plus grande confédération syndicale du pays) et du Parti Communiste Sud-Africain, c’est une alliance tripartite atypique qui dirige le pays. Formée des anciens mouvements de la lutte contre l’apartheid, cette alliance muselant le débat politique est sous tension depuis le massacre de Marikana et les récentes et nombreuses grèves dans les mines de platine au nord-ouest de Johannesburg. Le plus important des dix-neuf syndicats affiliés du Cosatu, le Numsa (National Union of Metalworkers in South Africa), a décidé de ne pas soutenir l’ANC lors des élections de mai 2014 et insiste pour que la confédération syndicale Cosatu sorte de l’alliance gouvernementale tripartite. Numsa souhaitait également créer un nouveau parti travailliste juste après les élections. Si un tel parti venait à voir le jour cela impliquerait un vrai changement de l’échiquier politique sud-africain.

Parmi les vingt-neuf partis enregistrés pour participer aux élections de 2014, un nombre restreint de partis ont récemment émergé et joueront probablement un rôle important dans la vie politique du pays. Le parti des combattants de la liberté économique (Economic Freedom Fighters, EFF)[24] porte un discours anticapitaliste centré sur la nationalisation des mines et « l’expropriation des terres sans compensation pour une redistribution équitable ». Créé huit mois avant les élections, ce parti s’assure un certain écho auprès des jeunes noirs sans emploi et exclus de la vie économique du pays, et est arrivé en troisième position avec 25 députés. Le nouveau parti Agang, fondé par la célèbre militante anti-apartheid et veuve de Steve Biko, Mamphela Ramphele, a assuré sa présence sur la scène médiatique pré-électorale. Mais, après une tentative échouée de collaboration avec le DA, il n’a pu obtenir mieux que 2 sièges au parlement.

Après vingt années au pouvoir, l’ANC bénéficie toujours de l’image d’un parti libérateur ayant à cœur la défense de l’intérêt des citoyens sud-africains, image galvanisée en période électorale avec moult références à son glorieux passé et à l’image iconique de Nelson Mandela. En dépit de nombreuses critiques portant sur des affaires de corruption et de mauvaise gestion des services publics, une large partie de la population garde foi en l’ANC et a ainsi reconduit Jacob Zuma à la tête du pays pour un nouveau quinquennat. Ce score de 62,2 % donne une majorité incontestable à l’ANC, mais confirme une tendance à la baisse avec un score de 70 % en 2004 et 66 % en 2009. La majeure partie des Sud-Africains ont encore du mal à accepter l’idée que le parti libérateur qu’ils admiraient soit entaché de corruption et de malhonnêteté, mais un changement pourrait s’opérer dans les années à venir.

Photo Ludovic Mollier

 

Une crise environnementale liée aux activités minières et à la prédominance du charbon

Selon l’index de performance environnementale[25], l’Afrique du Sud occuperait la 72e place sur 178 pays (note de 53,5 / 100), avec notamment les plus mauvais scores pour la santé (130e position), l’accès à l’électricité (108e position), l’eau et l’assainissement (107e position), l’état des pêcheries (97e position), les émissions de carbone / KWH (97e position) et la biodiversité (84e position).

Pollution

La pollution de l’air et de l’eau qui résulte des activités minières (drainage acide, lixiviation de métaux lourd, déchets et mines abandonnées) pose des risques sérieux sur la population et leur environnement, en milieu rural comme en milieu urbain[26]. Le secteur minier représente ainsi la plus grande source de pollution en Afrique du Sud. Cette situation est liée à une législation peu contraignante pour les compagnies (une grande part des coûts environnementaux reste à la charge de l’Etat et des contribuables) et l’implication d’anciens et actuels responsables gouvernementaux comme actionnaires, administrateurs ou managers de ces compagnies.

Le secteur minier et industriel contribue largement à faire de l’Afrique du Sud l’un des plus grands émetteurs de CO2[27]. Le pays consomme près de 40 % de l’énergie consommée en Afrique. Le charbon est de loin la source d’énergie la plus importante (74 % de l’énergie primaire et 90 % de l’électricité), dont le pays détient près de 4 % des ressources mondiales[28]. L’Afrique du Sud qui a ratifié le protocole de Kyoto est ainsi responsable de plus de 38% des émissions de CO2 du continent africain. Une centrale nucléaire construite par Areva, EDF et Alstom au nord de la ville du Cap fournit 5 % de l’électricité, tandis que les énergies renouvelables sont à l’état embryonnaire. La production d’énergie peine cependant à faire face à une demande en croissance rapide et la situation du secteur de l’énergie en Afrique du Sud reste difficile. Récemment, le gouvernement a publié un plan intégré de ressources qui propose différentes alternatives pour couvrir les besoins de l’Afrique du Sud dans les vingt prochaines années, avec l’épineuse question du choix des sources d’énergie (charbon, nucléaire, gaz et/ou énergies renouvelables). Bien que le gouvernement ait montré un fort engagement en faveur du nucléaire, sortir du charbon nécessiterait l’augmentation du coût de l’électricité, actuellement très bas pour attirer les investisseurs et faciliter l’accès à l’électricité pour une majorité de population pauvre (30 % de la population n’a pas accès à l’électricité). Des incertitudes demeurent quant à l’avenir du mix énergétique sud-africain avec des scénarios envisageables tels que l’exploitation des réserves de gaz de schiste dans le désert du Karoo, l’utilisation des ressources gazières du Mozambique, la mise en œuvre des projets de capture du carbone, etc.

Stress hydrique

L’eau constitue l’une des ressources les plus critiques pour l’Afrique du Sud, à la fois limitée en quantité et subissant une forte et croissante demande[29]. La majeure partie du pays est aride ou semi-aride. Dans de nombreuses régions, la demande excède les capacités de fourniture, et la qualité en est souvent médiocre. Au centre de la question de l’accès à l’eau se trouve l’exploitation du charbon et ses effets désastreux sur cette ressource essentielle. Malgré les pénuries d’eau dont souffre le pays, l’opérateur national de l’énergie Eskom est en train de construire deux nouvelles centrales électriques au charbon à forte intensité carbonique (Medupi and Kusile). Avec 98% du volume d’eau total sud-africain déjà alloué et une consommation moyenne de 10 000 litres d’eau potable toute les secondes, cette stratégie aura des conséquences désastreuses pour les ressources en eau du pays, la santé de ses concitoyens et leur environnement[30]. Les projections démographiques et économiques suggèrent que l’Afrique du Sud devra faire face à de grandes difficultés pour satisfaire les besoins en eau dans les décennies à venir, d’autant plus que cette ressource est aussi affectée par la pollution, la dégradation des terres et le changement climatique.

Le changement climatique affectera en priorité les plus pauvres, les familles qui dépendent d’une agriculture à petite échelle et les femmes qui ont la lourde tâche de nourrir leur famille[31]. Ces femmes agricultrices doivent s’adapter au changement climatique en plantant des variétés nouvelles, tout en faisant face à l’augmentation des prix et aux difficultés d’accès à la terre.

Menaces sur la biodiversité

L’Afrique du Sud possède une biodiversité unique, avec une végétation plus riche que dans n’importe quelle autre région de même taille en Afrique[32]. Cependant, cette biodiversité est menacée par une forte pression démographique, la conversion des habitats naturels pour l’agriculture et le développement urbain, des mauvaises pratiques de gestion des terres, l’exploitation minière, la construction de barrages, etc. De même, le long de la côte et en haute mer, la surpêche menace les stocks halieutiques et plusieurs espèces pourraient disparaître localement, suite à l’amélioration des techniques de pêche, un effort de pêche croissant et le développement de la pêche industrielle.

Photo Ludovic Mollier

 

Inégalités environnementales et plan climat : perspectives d’action écologique

Le développement durable n’est malheureusement pas encore une priorité en Afrique du Sud et les enjeux environnementaux sont rarement traités sur la scène publique. Les débats politiques lors des élections de mai 2014 ont confirmé cette réalité ; ces derniers ont porté principalement sur des questions d’économie, d’emploi, de corruption, d’administration des services publics, et non d’écologie.

Les partis écologiques sud-africains furent absents des listes électorales de 2014. Ils sont très minoritaires, fragmentés, peu connus et disposant de très faibles moyens. Créé en 1999 par sa représente actuelle, Judy Sole, le Parti Vert de l’Afrique du Sud (GPSA) est basé à Cape Town. Membre de la Fédération des partis Vert d’Afrique, le GPSA centre ses actions sur la sauvegarde des océans, des ressources marines, ainsi que sur la sensibilisation de la société sud-africaine et du gouvernement aux thématiques de la déforestation, du changement climatique et des enjeux énergétiques. Le parti n’est cependant opérationnel qu’en période préélectorale et ne dispose pas de visibilité médiatique. Disposant de très peu de moyens, son fonctionnement repose principalement sur les épaules de sa représentante, tête de liste aux élections locales et provinciales depuis l’an 2000 avec des scores marginaux[33]. Le GPSA n’a pu s’inscrire pour les élections de mai 2014 du fait du manque de moyens financiers pour cautionner sa participation[34]. Le parti SCG (Socialist Green Coalition) n’a également pas pu participer aux dernières élections pour les mêmes raisons. Composée de divers mouvements locaux, cette coalition est soutenue par plusieurs organisations et partis politiques tel qu’ECOPEACE, unique parti vert ayant obtenu un siège en Afrique du Sud lors des élections municipales de l’an 2000 à Durban (Province du KwaZulu-Natal). Ce siège fut perdu suite aux élections de 2006.

Les partis politiques sud-africains connus et visibles sur la scène médiatique semblent très peu préoccupés par les menaces environnementales qui pèsent sur l’avenir du pays. Toutefois, durant la période électorale de 2014, le parti Agang s’est opposé à tout projet de fracturation hydraulique dans la région du Karoo ou dans d’autres parties de l’Afrique du Sud[35]. Premier, et pour l’instant unique parti à prendre cette position, Agang souhaite s’épauler sur des mouvements anti-fracturation hydraulique locaux[36] et s’aligner sur la contestation internationale croissante contre cette technique d’extraction de gaz.

Plusieurs acteurs de la société civile menant des campagnes et actions écologiques sont présents en Afrique du Sud. L’antenne principale de Greenpeace Afrique créée en novembre 2008 se situe à Johannesburg[37]. L’ONG concentre ses actions en Afrique du Sud sur la sauvegarde des océans, des forêts, et surtout sur le changement climatique et les questions d’énergie – principalement relatives au secteur de l’électricité[38]. De même envergure, l’ONG WWF Afrique du Sud est présente dans le pays depuis 1968 (anciennement connue sous le nom de Southern African Nature Foundation)[39]. Autre acteur écologique principal de la société civile sud-africaine, l’association « groundWork » est présente dans le pays depuis le milieu des années 1999 et connue pour ses engagements au niveau communautaire[40]. L’organisation œuvre en première ligne en assistant les communautés vulnérables touchées par les injustices environnementales à faire valoir et respecter leurs droits[41]. Elle apporte un appui de base en aidant les communautés à contrôler l’application de la législation environnementale et en maintenant la pression sur le gouvernement. Les thèmes centraux d’action de groundWork sont la qualité de l’air, la santé environnementale, la justice climatique, les déchets et l’énergie. Disposant d’un réseau croissant[42], l’ONG Earthlife Africa est également un acteur important dans la vie écologique sud-africaine[43]. Son objectif principal est de mobiliser la société civile sur plusieurs enjeux environnementaux, tels que la protection de la biodiversité, le bien-être animal ou encore le changement climatique. De nombreuses organisations associatives dédiées spécifiquement à la sauvegarde de l’environnement et de la biodiversité existent en Afrique du sud. Dans ce domaine, EWT (Endangered Wildlife Trust) est un acteur reconnu et disposant d’un réseau important[44].

L’Afrique du Sud est un acteur clef dans les négociations internationales sur le climat. Le pays est à la fois membre des BASIC, du G77, des BRICS, unique pays d’Afrique membre du G20 et moteur économique du continent africain. Ces nombreuses facettes font de ce pays un partenaire essentiel pour assurer le succès de la COP21 qui se tiendra à Paris en décembre 2015. Ses engagements en termes de réduction d’émission de CO2 de 34 % en dix ans depuis Copenhague et le souhait de préserver son legs de la COP 17 sont des aspects importants pour les futures négociations climatiques. L’Afrique du Sud a également défini une stratégie climat (incluant l’établissement d’un budget carbone par secteur et d’une taxe carbone pour le 1er janvier 2015) pouvant servir d’un instrument de négociation politique dans le cadre des conférences climat. La France a besoin des Sud-Africains pour aboutir à un accord contraignant, global et durable à la COP 21. Dans cette perspective, il est essentiel de collaborer avec ces derniers, afin de concilier les besoins du développement économique et social du pays avec la protection de l’environnement.

* Ludovic Mollier  /  Contact : mollierludovic @ hotmail.fr

** Agnès Joignerez  /  Contact : agnesjoi @ yahoo.fr

Photos : Ludovic Mollier et Félix Guyon


[2] Le Président de la République est élu par le parlement national

[3] Banque Mondiale, tableau de classement du PIB par pays: http://data.worldbank.org/data-catalog/GDP-ranking-table (page consultée le 20/03/2014)

[4] Service économique régional pour l’Afrique Australe, Direction générale du Trésor, Ministère de l’économie, des finances et du commerce extérieur, avril 2013

[5] L’Afrique du Sud possède les principales réserves mondiales prouvées d’or, de vanadium, de chrome, de platine, de manganèse, de silicate d’alumine et de vermiculite.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] A titre d’exemple : ciment, or et acier sont produits localement

[9] South African Survey, South Africa, South Africa Institute of Race Relations, 2013, p. 108

[10] Le Johannesburg Stock Exchange, 1re place africaine et 19e mondiale en termes de capitalisation

[11] Le tournant fut appuyé par une activité de lobby de la part de personnalités importantes de la vie économique sud-africaine telles que le Directeur exécutif de Nector de l’époque Chris Liebenberg ; Harry Oppenheimer, père de la colossale Anglo-Américain corporation et la participation de l’ANC au « brainstorming » du Forum de Davos en février 1992. Allister Sparks, Beyond the Miracle – Inside the new South Africa, 2003, South Africa, Jonathan Ball Publishers, chap. 9

[12] L’indice de Gini indique, pour une économie donnée, dans quelle mesure la répartition des revenus entre les individus ou les ménages s’écarte de l’égalité parfaite. Le coefficient de Gini est compris entre 0 (égalité parfaite) et 100 (inégalité absolue). L’Afrique du Sud est 4e après les Seychelles, les Comores et la Namibie. La Banque Mondiale http://data.worldbank.org/indicator/SI.POV.GINI

[13] South African Survey, 2013, p. 321

[14] IMF Survey Magazine: Countries & Regions, South Africa Searches for Faster Growth, More Jobs, October 1, 2013, http://www.imf.org/external/pubs/ft/survey/so/2013/car080713a.htm (Page consultée le 20/03/2014).

[15]Dr Dale T McKinley, Politicians’ bloated wages insult the poor, Mail&gardian, 14 Feb 2014 (source: Stats SA).

[16] La dernière en date, et certainement la plus retentissante, est l’affaire Nkandla,  le nom de la résidence du Président dont les récents travaux, sous couvert d’une mise aux normes de sécurité, ont coûté au contribuable près de 246 millions ZAR (environ  17.260.000 Euros)

[17] Report-03-10-03 – Poverty Profile of South Africa: Application of the poverty lines on the LCS, 2008/2009, publication date & time: 27 November 2012 Living condition survey 2008/09, Table 29: Percentage distribution of the population with a source of income at the time of the survey by main income source and poverty status (R577), P 46

[18] Rapport de l’Assemblée nationale d’information déposé par la Commission des Affaires Etrangères en conclusion des travaux d’une mission d’information constituée le 14 novembre 2012, sur les émergents de l’Afrique anglophone.

[19] Une femme sud-africaine sur trois avoue avoir été violée dans sa vie ; un homme sur quatre admet avoir violé quelqu’un et un homme sur neuf admet avoir été violé ; les viols de nouveau-nés font aussi souvent la une de l’actualité

[20] http://www.rfi.fr/#afrique/20140505-vingt-ans-apres-pauvrete-toile-fond-scrutin-joue-avance/?&_suid=139943884100607485679014272766

[21] World Economic Forum, South Africa ranks 132nd out of 144 countries for its primary education and 143rd in science and maths.

[22] Peter Alexander, ’’A massive rebellion of the poor’’, Mail and Guardian, Johannesburg, 13 avril 2012 – Vu dans: Sabine Cessou, « Le régime arc-en-ciel discrédité – Trois émeutes par jour en Afrique du Sud », Le Monde diplomatique, mars 2013.

[23] Passant de 0.8% en 2009 à approximativement 6% en 2014, une légère augmentation du support des noirs sud-africains envers le DA est à noter, 40% de ces voix venant de la province du Gauteng.

[24] Site du parti : http://effighters.org.za/ ; dirigé par M. Julius Malema, ancien vice-président charismatique de la ligue des jeunes de l’ANC, exclu en avril 2012 pour avoir créé des divisions au sein du parti

[25] http://epi.yale.edu/epi/country-profile/south-africa

[26] http://www.bizcommunity.com/Article/196/558/76519.html

[27] http://www.bizcommunity.com/Article/196/558/76519.html

[28]Afrique du Sud: I’intégration énergétique par Jean-Pierre Favennec

[29] http://wwf.panda.org/who_we_are/wwf_offices/south_africa/environmental_problems__in_south_africa/

[30] Greenpeace South Africa, « Water hungry coal – Burning South Africa’s water to produce electricity”, report 2012

[31] http://www.oxfam.org/en/grow/women-farmers-south-africa-adapt-climate-change-feed-families

[32] http://wwf.panda.org/who_we_are/wwf_offices/south_africa/environmental_problems__in_south_africa/

[33]Chiffres disponibles : élections municipales de 2000 : 0,07% ; élections provinciales 2004 : 0,21%

[34] Depuis 1996, les montants de la caution demandée aux partis politiques ont considérablement augmenté. En 2014, ces derniers sont de 200.000 ZAR (environ 14.000Euros) pour la participation aux élections nationales et de 45.000 ZAR pour les provinciales.

[35]La fracturation hydraulique est envisagée par le gouvernement sud-africain qui a levé le moratoire national sur cette pratique en avril 2011. La région la plus à même à être exploitée est celle du Karoo, zone semi-aride situé recoupant 5 provinces. Dans le contexte sud-africain, l’exploitation du gaz de schiste implique de creuser entre 4000 et 6000 mètres de profondeur et d’utiliser environ 20 millions de litres d’eau par puits. Dans un pays où l’eau se fait rare, une telle stratégie énergétique pourrait avoir des effets catastrophiques sur l’accès à l’eau potable, la santé, et l’environnement. Aucune licence n’a pour l’instant été délivrées.

[36]Afriforum, Treasure Karoo Action Group (TKAG) http://www.treasurethekaroo.co.za/ , etc.

[37] Site : http://www.greenpeace.org/africa/en/ . Sur le continent africain, Greenpeace a des antennes en Afrique du Sud, au Sénégal et en République démocratique du Congo (RDC Kinshasa).

[41] groundWork base ses actions sur la section 24 de la constitution sud-africaine qui stipule le droit de vivre dans un environnement saint, protégé pour le bénéfice des générations présentes et futures.

[42] Créée en 1988 à Johannesburg, Earthlife Africa a ouvert plusieurs antennes à Cape Town, eThekwini (Durban) and Tshwane (Pretoria), ainsi qu’à Windhoek, Namibie.

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